#14 Destins de républicains espagnols
Le parcours mémoriel de deux descendantes de réfugiés espagnols.


Vendredi 17 mai dernier, une consultation exceptionnelle s'est déroulée aux Archives départementales de Tarn-et-Garonne. Yolanda Loza Iniesta et Sandra Sola Mabras, descendantes des républicains espagnols Ignacio Loza Santodomingo et Juan Mabras Torrents internés au camp de Septfonds, ont fait le voyage depuis la Catalogne pour consulter leurs archives et effets personnels. Les Archives départementales de Tarn-et-Garonne conservent une collection inédite pour l'histoire de la Retirada regroupant les effets personnels de 42 républicains espagnols décédés au camp de Septfonds entre mars 1939 et juin 1940. Ce moment de grande émotion a été suivi par les équipes de tournage de la RTVE, la télévision publique espagnole, pour l’émission documentaire En Portada qui a choisi de consacrer un de ses prochains numéros à la mémoire des républicains espagnols.
Yolanda Loza Iniesta et Sandra Sola Mabras ont pu découvrir au travers des papiers militaires, papiers d'identité, laissez-passer, lettres et photographies les parcours de leurs aïeux. Ignacio Loza Santodomingo originaire de l'Hospitalet de Llobregat, était un jeune caporal du corps de sécurité de la 159ème compagnie de l'armée républicaine. Après la traversée des Pyrénées, il passa par le camps d'Argelès-sur-Mer avant d'être interné au camp du Vernet en Ariège. Malade, il fut ensuite envoyé à Septfonds où il mourra de la tuberculose à l'âge de 29 ans. Juan Mabras Torrents était quant à lui né à Igualada dans la région de Barcelone. Bourrelier de formation, il adhère au syndicat de l'UGT (Union General de Trabajadores) et au mouvement politique de la jeunesse fondé en mars 1936, les Jeunesse socialistes unifiées (JSU). La Retirada le conduit directement à Septfonds car le camp d'internement du Tarn-et-Garonne regroupe majoritairement des ouvriers spécialisés. Il décèdera à l'hôpital du camp en avril 1939 à tout juste 17 ans.
Le cimetière du camp de Judes, dernière demeure de 81 espagnols décédés au camp de Septfonds.

Les parcours d'Ignacio et Juan côtoient ceux des 40 autres destins personnels de républicains espagnols conservés aux Archives départementales. Mais aussi singuliers soient-ils, les parcours personnels de chaque interné constituent ensemble une mémoire collective précieuse pour l'étude de la période et l'histoire douloureuse des camps d'internement du Sud de la France. Ce sont plus de 450 000 réfugiés républicains, civils et militaires qui franchissent la frontière franco-espagnole, dont les membres du gouvernement qui, depuis octobre 1937, était replié à Barcelone.
Parmi eux, le Président de la République, Manuel Azaña, réfugié en France et qui meurt à Montauban en novembre 1940. D’abord internés en urgence dans des camps du littoral méditerranéen, beaucoup de réfugiés républicains et anciens brigadistes sont ensuite envoyés dans des camps à l’intérieur des terres tels ceux du Vernet (Ariège), de Gurs (Pyrénées-Atlantiques), de Bram (Aude), de Septfonds (Tarn-et-Garonne)… Ces nouveaux camps du Sud-Ouest accueilleront les hommes, les soldats, tandis que les femmes, les enfants et vieillards sont évacués vers des centres d’hébergement sur l’ensemble du territoire.
Le 5 mars 1939, un premier convoi arrive à Septfonds et les 2 500 réfugiés qui le composent sont d’abord installés près de l’église de Lalande. Les effectifs vont s’accroître avec l’arrivée de plusieurs autres convois en gare de Borredon, à 6 km du camp et en rase campagne. En mai 1939, ce sont 16 800 Espagnols qui sont internés à l’intérieur de ce qui constitue le camp définitif de Judes : un terrain d’environ 25 hectares entouré d’une double rangée de barbelés avec miradors, projecteurs et que surveillent quelques 1 000 gardes mobiles et soldats du 20e dragons, du 107e d’infanterie d’Angoulême et du 16e régiment de tirailleurs sénégalais. Quarante-quatre baraques en planches couvertes de tôles ondulées sont finalement construites et dans chacune d’elles se serrent environ 350 hommes. Trois de ces baraques servent d’infirmerie. Le 1er avril 1940, le camp est dissous, mais continue de recevoir des militaires polonais, des volontaires étrangers et des exclus de l'armée française. Il reçoit ensuite des étrangers internés et les groupes de travailleurs étrangers n°302 et 533. Il est le point de rassemblement des juifs raflés les 26 août et 2 septembre 1942 dans le département, envoyés à Drancy, puis vers une "destination inconnue". À la Libération, il devient centre de séjour surveillé pour Français accusés de collaboration. En juin 1945, le camp de Septfonds est utilisé comme centre pénitentiaire, avant sa fermeture définitive en juin 1946.
Entre le 14 mars 1939 et le 17 juin 1940, 81 réfugiés meurent à l’intérieur de l’enceinte de Judes (à l’infirmerie) et à l’hôpital du camp, Boulevard de la République à Septfonds, ce qui conduit à la création du cimetière espagnol où ils sont enterrés. Les effets personnels de 42 d'entre eux ont été remisés à l’intérieur d’une urne électorale en bois dans le grenier de la mairie de Septfonds. Ils y resteront jusqu'à leur redécouverte en 2013 qui a conduit la mairie à en faire don aux Archives départementales, service public compétent en matière de conservation des documents et de sauvegarde du patrimoine écrit du département.
Une collection exceptionnelle d'objets, photographies et documents, constituant les ultimes possessions d'espagnols décédés au camp.

La collection se compose de nombreux portefeuilles de cuir, des papiers militaires, de photographies d'identité, de couples et de groupes aussi. De famille ou d'amis, certaines sont annotées, accompagnées de petits textes fraternels ou amicaux, de mots d'amour. Les lettres sont nombreuses, reçues en Espagne quand ces hommes étaient au front et sous le feu de la mitrailleuse, ou reçues plus tard, en France, alors qu'ils étaient prisonniers. On y lit en castillan ou catalan et dans une belle écriture, soignée, ou souvent à travers une graphie maladroite, les inquiétudes des proches restés au pays et qui n'ont pas de nouvelles, ou trop peu, du fils, d'un époux, d'un père, dont on soupçonne qu'il ne dit rien de son véritable état de santé pour ne pas effrayer. Des stylos, des crayons et couteaux de poche ont été conservés aussi, ainsi que des rasoirs métalliques démontables, dans leur boîte d'origine et dans un état exceptionnel. Les timbres, les billets et pièces de monnaie, espagnols ou français ne manquent pas non plus, ni même ces intéressants et originaux sellos monedas, adoptés par un gouvernement républicain pour faire face à l'inflation, manquant de métal et le réservant à la fabrication d'armes et munitions.
Le travail de description et de contextualisation mené par les archivistes à partir de 2017 a donné lieu à un inventaire consultable sur notre site internet. L'ensemble des documents et des objets a été intégralement numérisé et photographié pour préserver les originaux et pour que les chercheurs puissent y accéder en salle de lecture. Les Archives réservent l'accès aux originaux aux familles descendantes des 42 républicains espagnols pour lesquels les effets personnels ont été conservés.















